17 octobre 2006

L’étrange duo Debré-Raffarin

Le dimanche de la droite aura été marqué par un intéressant pas de deux. Au soir d’une journée qui avait vu Jean-Louis Debré se livrer, dans les colonnes du Journal du Dimanche, à une des diatribes dont il est coutumier dès qu’il s’agit de Nicolas Sarkozy, Jean-Pierre Raffarin se posait sur RTL en sage « pacificateur », loyal mais sans complaisance vis à vis du même Sarkozy. Sans conclure à une concertation préalable – que les intéressés s’empresseraient de nier – on est en droit de s’interroger sur le sens à donner à cette double approche d’un même problème. L’un Gentil l’autre Méchant – Good cop, bad cop comme dans un bon vieux film policier américain – Raffarin et Debré, deux visages d’un Chiraquisme éternel et protéiforme, semblent poursuivre les mêmes objectifs quoique dans des proportions différentes, en interpellant celui qui est tout de même le président de leur parti : nuire à Nicolas Sarkozy tout en essayant d’obtenir des garanties au legs de Jacques Chirac à l’Histoire.

Jean-Louis Debré n’ayant jamais reculé devant l’outrance même lorsqu’elle confine au ridicule, on s’attardera peu sur le fond de ses propos, en relevant toutefois que s’il n’y a vraiment à l’en croire « aucune tradition de désignation par un parti d’un candidat à l’élection présidentielle » au sein de la famille Gaulliste, il aurait pu le dire à ses amis du bureau politique de l’UMP avec qui il entérinait le 6 décembre dernier le calendrier et le principe d’une consultation des militants sur la question. Chacun voit bien qu’en étalant avec fracas devant la France entière les divisions du parti majoritaire sans débattre du fond des problèmes ni suivre pour cela le processus prévu (une candidature en l’occurrence), Jean-Louis Debré cherche à perturber la dynamique Sarkozyenne. Tout d’abord il ravale celui-ci au rang d’un simple politicien à qui on peut donner des leçons sans le ménager. Ensuite il nourrit son image de personnage clivant, fauteur de division là où manifestement il est celui qui rassemble le plus. Enfin il rend objectivement service à sa rivale, Ségolène Royal, envers qui Debré fait assaut de galanteries qui pourraient presque passer pour des encouragements. On serait d’ailleurs bien en peine de trouver dans la bouche des concurrents socialistes de Ségolène Royal l’équivalent à l’égard de Sarkozy des « vœux chaleureux » que le Président de l’Assemblée adresse à celle-ci. Et quand il parle de l’union nécessaire à la victoire, il semble bien qu’il s’agisse pour Jean-Louis Debré de l’union de tous sous l’égide de l’incomparable bilan chiraquien dont il n’est de critiques que blasphématoires. Compte-t-il par ses intimidations amener Nicolas Sarkozy à plus retenue ? Lui le croit peut-être. Mais l’approche de Jean-Pierre paraît mieux adaptée à cela.

Le rusé sénateur poitevin préfère la posture du rassembleur. Tout auréolé de son statut d’ex-Premier Ministre, il se permet des hardiesses de vieux sages que ses rondeurs débonnaires finissent de polir sans les faire disparaître. Il demande ainsi à Nicolas Sarkozy de préférer la continuité à la rupture, d’embrasser la politique étrangère de Chirac, de rendre son programme plus social, de convenir que la France se porte de mieux en mieux et d’afficher son attachement aux institutions telles qu’elles sont. En résumé il lui demande de se chiraquiser, d’adopter le style du maître : la politique par l’apaisement, le gouvernement par l’assoupissement. Moyennant quoi il lui accordera son soutien. Si Sarkozy persiste à afficher son soutien aux Etats-Unis et à Israël, s’il affirme sa volonté de faire évoluer la 5e République dans le sens d’une présidentialisation plus responsable, s’il continue à proposer aux français un changement réel, il passera alors pour celui qui a refusé de saisir la main qui lui était tendue, il restera engoncé dans son registre d’homme de conflit. Si, en revanche, il cédait sur tout ces points, il se renierait aux yeux de la nation entière, abandonnant, pour le prix d’un soutien présidentiel, tout ce qui lui a permis de s’affirmer comme un présidentiable à part entière. Lorsqu’on voit ce que la gauche a fait de la privatisation d’EDF-GDF alors même que Sarkozy était tenu par la discipline gouvernementale, on peut aisément imaginer la façon dont elle s’engouffrerait dans la plaie. Les bras ouverts de Jean-Pierre Raffarin sont-ils le prélude à un baiser de la mort ? Peut-être, mais pas seulement. Car Raffarin n’est pas dupe, il sait qu’il n’obtiendra pas satisfaction sur tous les points et se contenterait au fond bien d’une victoire partielle qui assoirait Jacques Chirac dans l’Histoire tout en donnant un motif à ses partisans de se rallier honorablement au vainqueur. La politique étrangère constituerait une prise de choix : il s’agit de ce que où Jacques Chirac semble avoir le mieux réussi aux yeux des français, l’atlantisme a toujours eu mauvaise presse chez les gaullistes et la démonstration de l’anti-américanisme rampant de la société française n’est plus à faire, enfin c’est le domaine où Nicolas Sarkozy paraît à l’opinion avoir le moins d’expérience. Il ne faut donc pas s’étonner que Jean-Pierre Raffarin en fasse la première condition de son ralliement. Les institutions suivent dans la liste des ses priorités, elles dont les français sous-estiment trop souvent l’importance ainsi qu’en témoignent le non débat qui a soldé le passage au quinquennat et le faux débat qui a accompagné le referendum sur le traité constitutionnel européen. Enfin viennent le pouvoir d’achat qui suppose une bonne dose de « social » et l’UMP instrument utile en cas de victoire comme de défaite que Raffarin se verrait bien manœuvrer quelques temps. L’avenir et la trace de Jacques Chirac dans l’Histoire se trouveraient alors garanties. Les affres d’une élection qui verrait la France, quel que soit son choix, rompre avec le chiraquisme lui seraient épargnés. Une chance que n’a pas eue son prédécesseur, François Mitterrand qui dut subir l’outrage du droit d’inventaire réclamé par son successeur à la tête du PS, Lionel Jospin, alors qu’il se battait pour lui succéder à la tête de la France. S’il se trouvait face à cette perspective, Jacques Chirac pourrait, comme Mitterrand, choisir de favoriser l’adversaire du candidat de sa famille, tant il est pénible d’être rejeté par les siens.

15 Comments:

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