Le choix limpide de François Hollande
Les candidatures ont étés déposées et ils ne sont plus que trois à se disputer l’investiture socialiste à la prochaine présidentielle. Tout devrait ici vraiment commencer. Tout est en fait presque terminé. Peu avant l’échéance du 4 octobre, la stratégie, évidemment commune, du couple Hollande – Royal est entrée dans une phase nouvelle et de longtemps préméditée, celle de l’élimination définitive des concurrents. Elle s’est précisée dans sa logique implacable durant ces derniers jours au travers des propos tenus par les deux principaux intéressés. Le lundi 03 octobre 2006, le toujours très neutre premier secrétaire déclarait qu’une candidature s’était « installée » et appelait les militants à un « choix clair », façon bien commode de transformer une compétition ouverte en un referendum pour ou contre Ségolène Royal. Redoutant toutefois que certains aient la mauvaise idée d’exprimer par un vote hostile leur scepticisme à l’égard de l’absence de proposition de Mme Royal en certaines matières ou de ses prises de position frisant l’anathème sur d’autres sujets, François Hollande croyait bon d’ajouter que le choix à opérer n’était pas un choix entre trois socialismes mais entre trois conceptions de l’action politique. Cette dernière nuance laisse rêveur. Ainsi donc il ne s’agirait que de trouver le meilleur moyen d’expression d’une pensée socialiste tout à coup homogène après le miracle du Mans, de désigner celui ou celle qui serait le ou la plus à même de porter haut, jusqu’à l’Elysée, l’unanime synthèse ? Il y a, bien sûr, des socialismes et une véritable démocratie interne voudrait qu’ils s’affrontent et que celui qui recueille la faveur de la majorité des militants l’emporte. Par ailleurs l’action politique, concept flou qu’il faudrait définir avec précision, est indissociable des questions de fond et des projets qu’on a pour la société. Lla façon dont on agit dans la sphère politique est consubstantielle des valeurs autour desquelles on veut construire l’action. Il ne peut y avoir ici de scission entre le style et le sens car cela reviendrait à réduire le débat des socialistes à une compétition de communicants qui ne devrait en être qu’une dimension secondaire, et les militants socialistes eux-mêmes à un focus group auquel on ne proposerait que les trois projets d’emballage d’une même poudre à lessiver la France de ses dernières traces de lucidité. Ce que veut monsieur Hollande n’est pas un débat de fond, mais un processus qui habille le couronnement de Ségolène Royal des oripeaux de la démocratie, et cela pour deux raisons.
Tout d’abord, parce que dès le départ le but de ces deux personnages n’a été que d’assurer à l’un d’entre eux l’investiture du PS à la présidentielle, l’un empruntant la voie traditionnelle en s’accrochant à sa charge de premier secrétaire pendant que l’autre tentait de prendre le parti de l’extérieur en mettant l’ambiguïté, le silence étudié et la provocation dosée au service d’un air de nouveauté et d’un positionnement politique aussi original qu’incohérent. En mettant en scène cette joute d’un légitimisme d’appareil avec un plébiscite sondagier, ils réduisaient de beaucoup les chances de voir un troisième larron leur souffler la mise. En effet, personne ne pouvait se prévaloir du statut de François Hollande, le PS ne comptant qu’un seul premier secrétaire, et il aurait fallu être bien téméraire pour suivre Ségolène Royal dans sa trajectoire atypique. Et quand bien même. Que Royal voie son audacieuse tentative faire long feu et, dans le désordre ainsi causé, on pouvait faire jouer le reflex du rassemblement autour du chef du parti en s’appuyant sur des réseaux discrètement travaillés depuis de longues années. Que le premier secrétaire peine à s’imposer comme le véritable leader charismatique prêt à mener les socialistes à la conquête du pouvoir et sa qualité d’arbitre lui permettait de bercer les éléphants au son de leurs propres illusions tout en les garrottant avec une synthèse qu’on aurait soin de faire approuver des militants. C’est ce qui fut réalisé au Mans. Que le « projet » fut un leurre destiné à se dissoudre dans la campagne du candidat investi ou à se fracasser plus tard sur les réalités du gouvernement importait peu, ce qui comptait, c’était qu’il rassure les militants et mette un terme prématuré au débat. Lionel Jospin était le seul à pouvoir contrarier cette stratégie car il disposait d’atouts majeurs faisant défaut au couple Hollande – Royal en termes d’éligibilité : la légitimité d’un leadership historique, l’expérience gouvernementale au plus haut niveau et l’envergure de l’homme d’Etat, sans oublier la force du remords chez ceux qui lui avaient manqué le 21 avril 2002. Mais il avait aussi de grandes faiblesses dont la moindre ne fut pas son orgueil paralysant et aveuglant. Jospin éliminé, que reste-t-il aujourd’hui ? Laurent Fabius dont la métamorphose récente en un parangon de la vieille gauche laisse interdit quiconque conserve un peu de mémoire et Dominique Strauss-Khan dont l’intelligence toute économique et la séduction scintillent plus qu’ils éclairent. L’horizon se dégage donc considérablement, une candidature s’installe. Car si l’on fait de la perspective d’une victoire l’élément central du débat, si l’on ne recherche plus que le porte-parole le plus performant, le style le plus efficace, la désignation de Ségolène Royal s’impose naturellement. En revanche, si l’on se dévoile, si Ségolène Royal finit enfin par dire de quoi est fait son socialisme, alors peut-être certains militants se rendront-ils compte que la madone des sondages n’est pas celle qu’ils ont voulu voir en elle depuis des mois, que la victoire a un prix idéologique et réfléchiront-ils alors à deux fois avant de lui confier les rênes de leur parti et l’avenir de leur espérances. Pas de débat donc. Pas d’automutilation.
La seconde raison pour laquelle François Hollande ne veut pas de débat est qu’il connaît son parti et qu’il connaît la France. Il sait que le PS est un parti demeuré archaïque à bien des égards, qu’il n’a pas fait son Bad Godesberg, qu’il croit toujours que le virage de 1983-4 n’était qu’une parenthèse. Il sait qu’un débat de fond confrontera les socialistes au décalage terrible existant entre les aspirations de beaucoup et la réalité de tous. Telle est la malédiction de la gauche française qui accéda au pouvoir à l’époque où ses homologues britannique et américain connaissaient une traversée du désert qui les amena à profondément réviser leur doctrine et à abandonner leurs vieilles lunes. Le prestidigitateur de génie que fut François Mitterrand put faire accepter aux siens les entorses de ses gouvernements à l’idéologie en les éblouissant par des mesures symboliques ou en rejetant la faute sur la droite en période de cohabitation. Et puis, le pouvoir et la victoire font pardonner tant de choses. Le réveil, s’il intervenait aujourd’hui, pourrait être douloureux et certains socialistes tentés de se réfugier dans une radicalisation dont profiterait l’extrême gauche, l’abstention, voire même le Front National. Alors François Hollande préfère qu’on ne parle pas trop distinctement afin que chacun puisse continuer d’entendre ce qu’il désire. Il croit sans doute qu’un grand écart entre le réel et le rêve peut constituer une troisième voie. François Hollande connaît l’attrait des illusions. Mais François Hollande connaît aussi la puissance du rejet qui semble gouverner les passions françaises depuis un quart de siècle d’alternance. Son espoir est que la gauche rejettera Sarkozy si l’on parvient à l’enfermer dans une caricature d’homme de droite et que la France pourrait faire de même à condition qu’on l’assimile assez au pouvoir en place. Qu’importe que l’on reste dans le vague si l’on peut être élu par défaut. Sarkozy l’a compris, lui qui propose dans tout les domaines, prône la rupture et appelle à la construction d’un nouveau modèle de société. Le printemps livrera son vainqueur.
En attendant ce second tour . . . de 2007 auquel il pense tant, François Hollande reste impartial. Il aurait pu choisir d’abandonner son poste lorsque la candidature de sa compagne a commencé à s’installer et se borner à devenir un simple militant, libre de ses choix. Le congrès aurait alors pu désigner un nouveau premier secrétaire. Celui-ci aurait aussi été le ou la candidat(e), peut-être Ségolène Royal, ou un personnage dépourvu d’ambition présidentielle qui aurait géré le processus de désignation du candidat sans prêter le flanc à des critiques toujours malveillantes. Il ne l’a pas fait. Il aurait pu s’interdire de commenter la situation, ce qui est le cas de la plupart des arbitres. Il a préféré définir les bornes du débat en disant qui s’est ou ne s’est pas « installé ». Une impartialité « claire ».

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