Il suit son étoile, convaincu qu’il a un destin. Rien ne l’arrêtera plus désormais dans sa lutte sans merci contre un système verrouillé et vermoulu. Il l’a longuement pratiqué, parcouru de long en large, s’est essayé à tout les postes ou presque : député, ministre, chef de parti, candidat, une fois déjà, à la Présidence de la République. Il a fait preuve de patience, de bonne volonté, de compréhension, mais cette fois, c’en est trop ! Il est parti en croisade contre une 5e République tombée en déliquescence. François Bayrou est prêt, oui, prêt à devenir . . . Premier Ministre !
Certes l’ironie est facile et l’art politique l’est bien moins. Mais enfin, entendre François Bayrou se déclarer candidat au poste de Premier Ministre d’une 5e République qu’il a tant vilipendée et qu’il pourfend encore, d’ailleurs avec talent, c’est tout de même un peu fort ! Qu’espère-t-il donc en agissant ainsi ? Se trouver en situation de faire subir au système une métamorphose révolutionnaire, celle dont il clame sur tous les toits qu’elle est indispensable, ou obtenir enfin une part de ce pouvoir qu’il convoite depuis si longtemps mais qui ressemblerait plutôt en l’occurrence à un lot de consolation ?
La première hypothèse paraît peu vraisemblable et il serait étonnant qu’un politicien aussi avisé que François Bayrou lui accorde du crédit. En admettant qu’il parvienne à ses fins et devienne le Premier Ministre d’un(e) Président(e) élu(e) grâce au report des voix de l’UDF entre le premier et le second tour, que pourra faire Bayrou ? Obtenir quelques-unes des avancées qu’il réclame, sans doute, mais pas refonder le régime à la place et au détriment de celui ou de celle qui l’aura tout de même devancé au premier tour et qui voudra, légitimement, gouverner. Si ce cas de figure se présente, Bayrou jouera le rôle du pivot et fera basculer le pays au centre droit ou au centre gauche. Il s’agira d’un moment important de la vie politique française, mais pas d’une crise nationale que son panache blanc viendrait providentiellement dénouer. Une véritable crise, un nouveau 21 avril, réduirait en effet Bayrou à l’insignifiance, noyé qu’il serait dans l’union nationale, emporté par le raz-de-marée des défilés indignés et coupables, et ce quel que soit son score. François Bayrou ne sera pas Premier Ministre pour sauver la République en péril. On restera bien loin du De Gaulle de Mai 1958.
Assiste-t-on pour autant à la mue de l’irréductible centriste en un politicien de mauvaise vie qui, rattrapé par la réalité électorale, serait prêt à se donner au plus offrant ou préparerait son électorat à une alliance déjà décidée avec la gauche ? Verser dans une telle facilité serait manquer de respect à l’intelligence, au caractère et à l’ambition de François Bayrou, trois qualités qui ne lui font pas défaut. Le chef de l’UDF a décidé d’aller jusqu’au bout. Il sera candidat. Il a, semble-t-il, trouvé son thème : la refondation de la République qui suppose l’abandon du système actuel vieilli, dépassé, dégénéré. C’est le message radical du livre qu’il vient de publier. Il espère capter les voix des déçus de ce système qui sont légions. Il n’est pas le seul mais il croit être plus légitime à y prétendre que les autres. Sa stratégie consistera à dépeindre le candidat de l’UMP comme un suppôt du chiraquisme finissant, à renvoyer le candidat socialiste à ces trente dernières années au cours desquelles, l’alternance aidant, son parti a si souvent gouverné et à se poser comme le seul candidat d’un renouveau véritable et raisonnable loin des errances des extrêmes de droites et de gauche. Lui n’est pas socialiste, lui n’est pas lié à l’actuel gouvernement qu’il critique bruyamment et dont il ne vote plus les budgets. Il a bien été ministre mais cela remonte si loin, il a tellement cheminé depuis. Il n’en demeure pas moins que le pari est difficile et l’espace bien étroit même dans le registre de la renaissance. François Bayrou est lucide, il sait que ses chances de l’emporter sont minces. Il sait aussi que le premier tour de l’élection présidentielle fonctionne de plus en plus comme un parlement de la 4e République et peut accoucher d’un éparpillement des voix propice aux alliances. Ses détracteurs, tel Gilles de Robien, le voient déjà dans les bras de Ségolène Royal, converti à la social-démocratie. C’est aller un peu vite en besogne mais on comprend que Robien veuille en convaincre l’électorat UDF qui reste de centre droit et qu’il recueillerait volontiers autour de lui. Une alliance de Bayrou avec la gauche n’est pas à exclure, une alliance avec la droite non plus pour autant qu’il y un suspens et que les enchères montent.
Ce qui semble clair, c’est que François Bayrou n’a pas révisé ses ambitions à la baisse, tout au plus envisage-t-il de les post-poser. En effet, s’il est cette fois encore éliminé au premier tour sans réellement peser sur l’élection, il y a fort à parier qu’il n’aura pas de troisième chance et que son UDF, dans forme actuelle, disparaîtra. En revanche, s’il est en position de faire la différence, il peut devenir Premier Ministre, obtenir des accords de désistement pour les législatives et étoffer son groupe parlementaire. Il peut même accomplir certaines des réformes qui lui tiennent à cœur – la dose de proportionnelle par exemple. Après quelques temps il fera mine de s’apercevoir qu’il ne peut pas refonder la République depuis son poste et démissionnera avec fracas pour devenir de facto le chef d’une opposition qu’il aura contribué lui-même à décapiter lors du scrutin précédent. Et se remettre à la poursuite de l’Elysée. Jacques Chirac l’a fait en 1976 à l’intérieur de la droite et en 1981 au profit d’une gauche avec laquelle ni son positionnement ni le contexte général ne lui permettait de flirter autrement qu’en secret. C’est Paris qui vaut bien une messe, pas simplement l’Hôtel Matignon.