02 novembre 2006

Les icônes silencieuses

Pas de condamnation ni d’indignation. Pas de visite de soutien ni de marche de protestation. Ils sont tous muets devant l’horreur les parangons de la morale nouvelle, les docteurs de la bien-pensance médiatique qui ont la parole si facile quand il s’agit de stigmatiser les soi-disant provocations du Ministre de l’Intérieur ou les bavures policières. Ils se trouvent devant une situation à laquelle ils semblent peu préparés. L’agression de Mama Galledou échappe à leurs schémas de pensée habituels. Elle qui est, comme eux, un exemple d’intégration réussie quoique plus discrète et moins protégée, tout de même, contre les horreurs du quotidien. La responsabilité de ce qui lui est arrivé est difficilement imputable, fut-ce indirectement, aux suspects habituels : Sarkozy et une droite tendant par nature à l’extrémisme. Il faut être un roué membre du PS pour s’attaquer dans ce contexte au Ministre et l’accuser de n’avoir pas assez fait, ou alors pas assez bien. En la circonstance, Nicolas Sarkozy a fait ce qu’il fait bien plus souvent et bien mieux qu’on ne le dit : son métier ingrat et difficile d’homme politique.
Mais revenons à nos vedettes aphones. Dans l’absolu, leur silence n’est pas choquant mais dés lors qu’ils ont pris depuis quelques temps une place, indue dans son ampleur, au sein du débat politique, en usant au passage d’une popularité acquise sur d’autres terrains, ils s’imposent les exigences inhérentes à l’art politique comme de rendre compte de l’ensemble d’une situation dans sa variété et sa complexité. S’ils gardent le silence au prétexte que la distribution des rôles ne leur convient pas, s’ils se mettent maintenant à choisir leurs indignations en fonction de l’exploitation qu’il est possible d’en faire, on sera en droit de se demander ce qui, dans leurs démarches antérieures, relevaient de l’humanisme et de la Politique avec un grand P ou de l’opportunisme et de l’esprit bassement partisan. On pourra se demander alors si en volant au secours d’une jeunesse en colère ou d’immigrés en situation irrégulière, ils se battaient pour une cause ou s’ils consolidait une part de marché médiatique qui, en cette période, se trouve avoir une valeur électorale. S’ils faisaient preuve de naïveté ou de cynisme.

23 octobre 2006

Les jurys populaires de Ségolène Royal

Cela faisait longtemps qu’elle n’avait plus jeté un pavé dans la mare. On l’aurait presque prise pour une candidate socialiste normale. Dangereuse glissade car à ce jeu-là Fabius et Strauss-Kahn sont meilleurs qu’elle. Sur le plan programmatique, on le sait, le peu est l’ennemi du rien. Ségolène Royal a donc décidé de reprendre la main en lançant l’idée de faire évaluer l’action des élus en cours de mandat par des « jurys populaires tirés au sort ». On ne s’étendra pas ici sur les innombrables questions que posent un tel projet mais plutôt sur le sens à donner à cette prise de position dans le cadre de la campagne présidentielle. Deux interprétations différentes sans être forcément incompatibles viennent à l’esprit : soit il s’agit d’un mouvement tactique à ne lire qu’au travers du prisme de la campagne, soit cela reflète véritablement la pensée et surtout la conception de la démocratie de la Présidente présomptive.

Ségolène Royal pourrait craindre d’être contaminée par la morosité de la campagne interne au PS et de voir son image de femme politique différente réduite à celle d’une candidate possible du Parti Socialiste. Il serait alors utile de faire l’événement en lançant en pâture aux médias et aux sympathisants du PS une idée susceptible de les tirer de la somnolence à laquelle ils sont en proie depuis mardi dernier. Peu importe que l’idée en question soit énoncée à l’emporte-pièce sans précisions ni mesures concrètes, ce serait même mieux ainsi puisque sa fonction principale est précisément de focaliser l’attention des médias, de faire s’interroger et s’exclamer et de reléguer au second plan les questions de fond. Pendant ce temps, Ségolène Royal peut ne rien dire sur certains sujets, s’en remettre à l’avis des français sur d’autres ou, quand elle est forcée de s’exprimer, faire accoucher d’une souris la montagne des espérances qu’elle avait suscitée lorsqu’elle avait parlé en restant dans le vague, son élément favori. Mais ce n’est pas tout, il faut aussi nourrir auprès de l’opinion l’image d’une candidate iconoclaste qui innove, qui ose, qui incarne une conception vraiment différente de la politique, qui n’a peur ni du peuple, ni de le flatter, bref tout ce pour quoi l’adorent ceux que l’ennui dérange plus que les menaces du monde. Bien sûr, diront ses défenseurs, elle prend quand même le risque de s’exposer à la critique, mais ne la critique-t-on pas toujours ? N’est-on pas injustement sévère avec une formulation malheureuse, une réflexion inaboutie mais prometteuse, une candidate si candide qu’elle ne mesure pas les polémiques que des interprètes mal intentionnés peuvent faire naître des ses propos ? Ligne de défense d’autant plus facile à tenir qu’on reste dans un flou protecteur. En attendant qu’elle s’explique, qu’elle précise sa pensée et qu’on s’aperçoive qu’il n’y avait rien de révolutionnaire ni de démagogique et, pour tout dire, rien de vraiment nouveau dans sa proposition, le plan continue de se dérouler comme prévu et Ségolène Royal de s’approcher inexorablement de l’investiture. C’est, ce week-end, Jean-Marc Ayrault, candidat au poste de Raffarin de la gauche, qui a appelé, sur les ondes de RTL, à ce que la présidente de Poitou-Charentes soit désignée au premier tour au motif qu’elle incarne le projet de la République Française. La Présidence d’incarnation, donc. On avait pas fait si bien depuis le Christ qui ne se mêlait pas de politique et ne s’imaginait sûrement pas se retrouver un jour en si bonne compagnie. Cela dit et toute ironie mise à part, il faudra rappeler à M.Ayrault qu’il ne s’agit pas de choisir le prochain modèle du buste de Marianne mais le Président de la France. Le plus intéressant toutefois dans l’intervention du chef de groupe socialiste à l’Assemblée reste le moment où elle prend place, à savoir après que les premiers débats aient eu lieu et qu’aucun des adversaires de Ségolène Royal ait fait quoi que ce soit qui l’expose à un procès en division au risque d’être insipide. Comme si le plus dangereux n’était pas les attaques ni les arguments de messieurs Fabius et Strauss-Kahn mais leur compagnie qui banaliserait la candidate.

Reste la seconde possibilité. Ségolène Royal peut croire en sa démocratie participative et envisager de la mettre en application en créant par exemple ces jurys populaires. Si ceux-ci disposaient d’un quelconque pouvoir officiel, ce serait l’avènement d’une démocratie consumériste, satisfait ou remboursé, l’institutionnalisation du règne de l’éphémère sans recul ni profondeur. Ce serait aussi donner au peuple l’illusion d’un pouvoir accru quand les problèmes de fond qui ne peuvent se comprendre et se régler que sur la durée, s’éloigneraient un peu plus de leur portée. Si en revanche ils n’avaient aucun pouvoir, il ne s’agirait plus que de demander leur avis à une sélection plus ou moins hasardeuse d’individus. Aux dernières nouvelles, on appelle ça un sondage.

19 octobre 2006

François Bayrou, Premier Ministre

Il suit son étoile, convaincu qu’il a un destin. Rien ne l’arrêtera plus désormais dans sa lutte sans merci contre un système verrouillé et vermoulu. Il l’a longuement pratiqué, parcouru de long en large, s’est essayé à tout les postes ou presque : député, ministre, chef de parti, candidat, une fois déjà, à la Présidence de la République. Il a fait preuve de patience, de bonne volonté, de compréhension, mais cette fois, c’en est trop ! Il est parti en croisade contre une 5e République tombée en déliquescence. François Bayrou est prêt, oui, prêt à devenir . . . Premier Ministre !

Certes l’ironie est facile et l’art politique l’est bien moins. Mais enfin, entendre François Bayrou se déclarer candidat au poste de Premier Ministre d’une 5e République qu’il a tant vilipendée et qu’il pourfend encore, d’ailleurs avec talent, c’est tout de même un peu fort ! Qu’espère-t-il donc en agissant ainsi ? Se trouver en situation de faire subir au système une métamorphose révolutionnaire, celle dont il clame sur tous les toits qu’elle est indispensable, ou obtenir enfin une part de ce pouvoir qu’il convoite depuis si longtemps mais qui ressemblerait plutôt en l’occurrence à un lot de consolation ?

La première hypothèse paraît peu vraisemblable et il serait étonnant qu’un politicien aussi avisé que François Bayrou lui accorde du crédit. En admettant qu’il parvienne à ses fins et devienne le Premier Ministre d’un(e) Président(e) élu(e) grâce au report des voix de l’UDF entre le premier et le second tour, que pourra faire Bayrou ? Obtenir quelques-unes des avancées qu’il réclame, sans doute, mais pas refonder le régime à la place et au détriment de celui ou de celle qui l’aura tout de même devancé au premier tour et qui voudra, légitimement, gouverner. Si ce cas de figure se présente, Bayrou jouera le rôle du pivot et fera basculer le pays au centre droit ou au centre gauche. Il s’agira d’un moment important de la vie politique française, mais pas d’une crise nationale que son panache blanc viendrait providentiellement dénouer. Une véritable crise, un nouveau 21 avril, réduirait en effet Bayrou à l’insignifiance, noyé qu’il serait dans l’union nationale, emporté par le raz-de-marée des défilés indignés et coupables, et ce quel que soit son score. François Bayrou ne sera pas Premier Ministre pour sauver la République en péril. On restera bien loin du De Gaulle de Mai 1958.

Assiste-t-on pour autant à la mue de l’irréductible centriste en un politicien de mauvaise vie qui, rattrapé par la réalité électorale, serait prêt à se donner au plus offrant ou préparerait son électorat à une alliance déjà décidée avec la gauche ? Verser dans une telle facilité serait manquer de respect à l’intelligence, au caractère et à l’ambition de François Bayrou, trois qualités qui ne lui font pas défaut. Le chef de l’UDF a décidé d’aller jusqu’au bout. Il sera candidat. Il a, semble-t-il, trouvé son thème : la refondation de la République qui suppose l’abandon du système actuel vieilli, dépassé, dégénéré. C’est le message radical du livre qu’il vient de publier. Il espère capter les voix des déçus de ce système qui sont légions. Il n’est pas le seul mais il croit être plus légitime à y prétendre que les autres. Sa stratégie consistera à dépeindre le candidat de l’UMP comme un suppôt du chiraquisme finissant, à renvoyer le candidat socialiste à ces trente dernières années au cours desquelles, l’alternance aidant, son parti a si souvent gouverné et à se poser comme le seul candidat d’un renouveau véritable et raisonnable loin des errances des extrêmes de droites et de gauche. Lui n’est pas socialiste, lui n’est pas lié à l’actuel gouvernement qu’il critique bruyamment et dont il ne vote plus les budgets. Il a bien été ministre mais cela remonte si loin, il a tellement cheminé depuis. Il n’en demeure pas moins que le pari est difficile et l’espace bien étroit même dans le registre de la renaissance. François Bayrou est lucide, il sait que ses chances de l’emporter sont minces. Il sait aussi que le premier tour de l’élection présidentielle fonctionne de plus en plus comme un parlement de la 4e République et peut accoucher d’un éparpillement des voix propice aux alliances. Ses détracteurs, tel Gilles de Robien, le voient déjà dans les bras de Ségolène Royal, converti à la social-démocratie. C’est aller un peu vite en besogne mais on comprend que Robien veuille en convaincre l’électorat UDF qui reste de centre droit et qu’il recueillerait volontiers autour de lui. Une alliance de Bayrou avec la gauche n’est pas à exclure, une alliance avec la droite non plus pour autant qu’il y un suspens et que les enchères montent.

Ce qui semble clair, c’est que François Bayrou n’a pas révisé ses ambitions à la baisse, tout au plus envisage-t-il de les post-poser. En effet, s’il est cette fois encore éliminé au premier tour sans réellement peser sur l’élection, il y a fort à parier qu’il n’aura pas de troisième chance et que son UDF, dans forme actuelle, disparaîtra. En revanche, s’il est en position de faire la différence, il peut devenir Premier Ministre, obtenir des accords de désistement pour les législatives et étoffer son groupe parlementaire. Il peut même accomplir certaines des réformes qui lui tiennent à cœur – la dose de proportionnelle par exemple. Après quelques temps il fera mine de s’apercevoir qu’il ne peut pas refonder la République depuis son poste et démissionnera avec fracas pour devenir de facto le chef d’une opposition qu’il aura contribué lui-même à décapiter lors du scrutin précédent. Et se remettre à la poursuite de l’Elysée. Jacques Chirac l’a fait en 1976 à l’intérieur de la droite et en 1981 au profit d’une gauche avec laquelle ni son positionnement ni le contexte général ne lui permettait de flirter autrement qu’en secret. C’est Paris qui vaut bien une messe, pas simplement l’Hôtel Matignon.

17 octobre 2006

L’étrange duo Debré-Raffarin

Le dimanche de la droite aura été marqué par un intéressant pas de deux. Au soir d’une journée qui avait vu Jean-Louis Debré se livrer, dans les colonnes du Journal du Dimanche, à une des diatribes dont il est coutumier dès qu’il s’agit de Nicolas Sarkozy, Jean-Pierre Raffarin se posait sur RTL en sage « pacificateur », loyal mais sans complaisance vis à vis du même Sarkozy. Sans conclure à une concertation préalable – que les intéressés s’empresseraient de nier – on est en droit de s’interroger sur le sens à donner à cette double approche d’un même problème. L’un Gentil l’autre Méchant – Good cop, bad cop comme dans un bon vieux film policier américain – Raffarin et Debré, deux visages d’un Chiraquisme éternel et protéiforme, semblent poursuivre les mêmes objectifs quoique dans des proportions différentes, en interpellant celui qui est tout de même le président de leur parti : nuire à Nicolas Sarkozy tout en essayant d’obtenir des garanties au legs de Jacques Chirac à l’Histoire.

Jean-Louis Debré n’ayant jamais reculé devant l’outrance même lorsqu’elle confine au ridicule, on s’attardera peu sur le fond de ses propos, en relevant toutefois que s’il n’y a vraiment à l’en croire « aucune tradition de désignation par un parti d’un candidat à l’élection présidentielle » au sein de la famille Gaulliste, il aurait pu le dire à ses amis du bureau politique de l’UMP avec qui il entérinait le 6 décembre dernier le calendrier et le principe d’une consultation des militants sur la question. Chacun voit bien qu’en étalant avec fracas devant la France entière les divisions du parti majoritaire sans débattre du fond des problèmes ni suivre pour cela le processus prévu (une candidature en l’occurrence), Jean-Louis Debré cherche à perturber la dynamique Sarkozyenne. Tout d’abord il ravale celui-ci au rang d’un simple politicien à qui on peut donner des leçons sans le ménager. Ensuite il nourrit son image de personnage clivant, fauteur de division là où manifestement il est celui qui rassemble le plus. Enfin il rend objectivement service à sa rivale, Ségolène Royal, envers qui Debré fait assaut de galanteries qui pourraient presque passer pour des encouragements. On serait d’ailleurs bien en peine de trouver dans la bouche des concurrents socialistes de Ségolène Royal l’équivalent à l’égard de Sarkozy des « vœux chaleureux » que le Président de l’Assemblée adresse à celle-ci. Et quand il parle de l’union nécessaire à la victoire, il semble bien qu’il s’agisse pour Jean-Louis Debré de l’union de tous sous l’égide de l’incomparable bilan chiraquien dont il n’est de critiques que blasphématoires. Compte-t-il par ses intimidations amener Nicolas Sarkozy à plus retenue ? Lui le croit peut-être. Mais l’approche de Jean-Pierre paraît mieux adaptée à cela.

Le rusé sénateur poitevin préfère la posture du rassembleur. Tout auréolé de son statut d’ex-Premier Ministre, il se permet des hardiesses de vieux sages que ses rondeurs débonnaires finissent de polir sans les faire disparaître. Il demande ainsi à Nicolas Sarkozy de préférer la continuité à la rupture, d’embrasser la politique étrangère de Chirac, de rendre son programme plus social, de convenir que la France se porte de mieux en mieux et d’afficher son attachement aux institutions telles qu’elles sont. En résumé il lui demande de se chiraquiser, d’adopter le style du maître : la politique par l’apaisement, le gouvernement par l’assoupissement. Moyennant quoi il lui accordera son soutien. Si Sarkozy persiste à afficher son soutien aux Etats-Unis et à Israël, s’il affirme sa volonté de faire évoluer la 5e République dans le sens d’une présidentialisation plus responsable, s’il continue à proposer aux français un changement réel, il passera alors pour celui qui a refusé de saisir la main qui lui était tendue, il restera engoncé dans son registre d’homme de conflit. Si, en revanche, il cédait sur tout ces points, il se renierait aux yeux de la nation entière, abandonnant, pour le prix d’un soutien présidentiel, tout ce qui lui a permis de s’affirmer comme un présidentiable à part entière. Lorsqu’on voit ce que la gauche a fait de la privatisation d’EDF-GDF alors même que Sarkozy était tenu par la discipline gouvernementale, on peut aisément imaginer la façon dont elle s’engouffrerait dans la plaie. Les bras ouverts de Jean-Pierre Raffarin sont-ils le prélude à un baiser de la mort ? Peut-être, mais pas seulement. Car Raffarin n’est pas dupe, il sait qu’il n’obtiendra pas satisfaction sur tous les points et se contenterait au fond bien d’une victoire partielle qui assoirait Jacques Chirac dans l’Histoire tout en donnant un motif à ses partisans de se rallier honorablement au vainqueur. La politique étrangère constituerait une prise de choix : il s’agit de ce que où Jacques Chirac semble avoir le mieux réussi aux yeux des français, l’atlantisme a toujours eu mauvaise presse chez les gaullistes et la démonstration de l’anti-américanisme rampant de la société française n’est plus à faire, enfin c’est le domaine où Nicolas Sarkozy paraît à l’opinion avoir le moins d’expérience. Il ne faut donc pas s’étonner que Jean-Pierre Raffarin en fasse la première condition de son ralliement. Les institutions suivent dans la liste des ses priorités, elles dont les français sous-estiment trop souvent l’importance ainsi qu’en témoignent le non débat qui a soldé le passage au quinquennat et le faux débat qui a accompagné le referendum sur le traité constitutionnel européen. Enfin viennent le pouvoir d’achat qui suppose une bonne dose de « social » et l’UMP instrument utile en cas de victoire comme de défaite que Raffarin se verrait bien manœuvrer quelques temps. L’avenir et la trace de Jacques Chirac dans l’Histoire se trouveraient alors garanties. Les affres d’une élection qui verrait la France, quel que soit son choix, rompre avec le chiraquisme lui seraient épargnés. Une chance que n’a pas eue son prédécesseur, François Mitterrand qui dut subir l’outrage du droit d’inventaire réclamé par son successeur à la tête du PS, Lionel Jospin, alors qu’il se battait pour lui succéder à la tête de la France. S’il se trouvait face à cette perspective, Jacques Chirac pourrait, comme Mitterrand, choisir de favoriser l’adversaire du candidat de sa famille, tant il est pénible d’être rejeté par les siens.

15 octobre 2006

Le choix limpide de François Hollande

Les candidatures ont étés déposées et ils ne sont plus que trois à se disputer l’investiture socialiste à la prochaine présidentielle. Tout devrait ici vraiment commencer. Tout est en fait presque terminé. Peu avant l’échéance du 4 octobre, la stratégie, évidemment commune, du couple Hollande – Royal est entrée dans une phase nouvelle et de longtemps préméditée, celle de l’élimination définitive des concurrents. Elle s’est précisée dans sa logique implacable durant ces derniers jours au travers des propos tenus par les deux principaux intéressés. Le lundi 03 octobre 2006, le toujours très neutre premier secrétaire déclarait qu’une candidature s’était « installée » et appelait les militants à un « choix clair », façon bien commode de transformer une compétition ouverte en un referendum pour ou contre Ségolène Royal. Redoutant toutefois que certains aient la mauvaise idée d’exprimer par un vote hostile leur scepticisme à l’égard de l’absence de proposition de Mme Royal en certaines matières ou de ses prises de position frisant l’anathème sur d’autres sujets, François Hollande croyait bon d’ajouter que le choix à opérer n’était pas un choix entre trois socialismes mais entre trois conceptions de l’action politique. Cette dernière nuance laisse rêveur. Ainsi donc il ne s’agirait que de trouver le meilleur moyen d’expression d’une pensée socialiste tout à coup homogène après le miracle du Mans, de désigner celui ou celle qui serait le ou la plus à même de porter haut, jusqu’à l’Elysée, l’unanime synthèse ? Il y a, bien sûr, des socialismes et une véritable démocratie interne voudrait qu’ils s’affrontent et que celui qui recueille la faveur de la majorité des militants l’emporte. Par ailleurs l’action politique, concept flou qu’il faudrait définir avec précision, est indissociable des questions de fond et des projets qu’on a pour la société. Lla façon dont on agit dans la sphère politique est consubstantielle des valeurs autour desquelles on veut construire l’action. Il ne peut y avoir ici de scission entre le style et le sens car cela reviendrait à réduire le débat des socialistes à une compétition de communicants qui ne devrait en être qu’une dimension secondaire, et les militants socialistes eux-mêmes à un focus group auquel on ne proposerait que les trois projets d’emballage d’une même poudre à lessiver la France de ses dernières traces de lucidité. Ce que veut monsieur Hollande n’est pas un débat de fond, mais un processus qui habille le couronnement de Ségolène Royal des oripeaux de la démocratie, et cela pour deux raisons.

Tout d’abord, parce que dès le départ le but de ces deux personnages n’a été que d’assurer à l’un d’entre eux l’investiture du PS à la présidentielle, l’un empruntant la voie traditionnelle en s’accrochant à sa charge de premier secrétaire pendant que l’autre tentait de prendre le parti de l’extérieur en mettant l’ambiguïté, le silence étudié et la provocation dosée au service d’un air de nouveauté et d’un positionnement politique aussi original qu’incohérent. En mettant en scène cette joute d’un légitimisme d’appareil avec un plébiscite sondagier, ils réduisaient de beaucoup les chances de voir un troisième larron leur souffler la mise. En effet, personne ne pouvait se prévaloir du statut de François Hollande, le PS ne comptant qu’un seul premier secrétaire, et il aurait fallu être bien téméraire pour suivre Ségolène Royal dans sa trajectoire atypique. Et quand bien même. Que Royal voie son audacieuse tentative faire long feu et, dans le désordre ainsi causé, on pouvait faire jouer le reflex du rassemblement autour du chef du parti en s’appuyant sur des réseaux discrètement travaillés depuis de longues années. Que le premier secrétaire peine à s’imposer comme le véritable leader charismatique prêt à mener les socialistes à la conquête du pouvoir et sa qualité d’arbitre lui permettait de bercer les éléphants au son de leurs propres illusions tout en les garrottant avec une synthèse qu’on aurait soin de faire approuver des militants. C’est ce qui fut réalisé au Mans. Que le « projet » fut un leurre destiné à se dissoudre dans la campagne du candidat investi ou à se fracasser plus tard sur les réalités du gouvernement importait peu, ce qui comptait, c’était qu’il rassure les militants et mette un terme prématuré au débat. Lionel Jospin était le seul à pouvoir contrarier cette stratégie car il disposait d’atouts majeurs faisant défaut au couple Hollande – Royal en termes d’éligibilité : la légitimité d’un leadership historique, l’expérience gouvernementale au plus haut niveau et l’envergure de l’homme d’Etat, sans oublier la force du remords chez ceux qui lui avaient manqué le 21 avril 2002. Mais il avait aussi de grandes faiblesses dont la moindre ne fut pas son orgueil paralysant et aveuglant. Jospin éliminé, que reste-t-il aujourd’hui ? Laurent Fabius dont la métamorphose récente en un parangon de la vieille gauche laisse interdit quiconque conserve un peu de mémoire et Dominique Strauss-Khan dont l’intelligence toute économique et la séduction scintillent plus qu’ils éclairent. L’horizon se dégage donc considérablement, une candidature s’installe. Car si l’on fait de la perspective d’une victoire l’élément central du débat, si l’on ne recherche plus que le porte-parole le plus performant, le style le plus efficace, la désignation de Ségolène Royal s’impose naturellement. En revanche, si l’on se dévoile, si Ségolène Royal finit enfin par dire de quoi est fait son socialisme, alors peut-être certains militants se rendront-ils compte que la madone des sondages n’est pas celle qu’ils ont voulu voir en elle depuis des mois, que la victoire a un prix idéologique et réfléchiront-ils alors à deux fois avant de lui confier les rênes de leur parti et l’avenir de leur espérances. Pas de débat donc. Pas d’automutilation.

La seconde raison pour laquelle François Hollande ne veut pas de débat est qu’il connaît son parti et qu’il connaît la France. Il sait que le PS est un parti demeuré archaïque à bien des égards, qu’il n’a pas fait son Bad Godesberg, qu’il croit toujours que le virage de 1983-4 n’était qu’une parenthèse. Il sait qu’un débat de fond confrontera les socialistes au décalage terrible existant entre les aspirations de beaucoup et la réalité de tous. Telle est la malédiction de la gauche française qui accéda au pouvoir à l’époque où ses homologues britannique et américain connaissaient une traversée du désert qui les amena à profondément réviser leur doctrine et à abandonner leurs vieilles lunes. Le prestidigitateur de génie que fut François Mitterrand put faire accepter aux siens les entorses de ses gouvernements à l’idéologie en les éblouissant par des mesures symboliques ou en rejetant la faute sur la droite en période de cohabitation. Et puis, le pouvoir et la victoire font pardonner tant de choses. Le réveil, s’il intervenait aujourd’hui, pourrait être douloureux et certains socialistes tentés de se réfugier dans une radicalisation dont profiterait l’extrême gauche, l’abstention, voire même le Front National. Alors François Hollande préfère qu’on ne parle pas trop distinctement afin que chacun puisse continuer d’entendre ce qu’il désire. Il croit sans doute qu’un grand écart entre le réel et le rêve peut constituer une troisième voie. François Hollande connaît l’attrait des illusions. Mais François Hollande connaît aussi la puissance du rejet qui semble gouverner les passions françaises depuis un quart de siècle d’alternance. Son espoir est que la gauche rejettera Sarkozy si l’on parvient à l’enfermer dans une caricature d’homme de droite et que la France pourrait faire de même à condition qu’on l’assimile assez au pouvoir en place. Qu’importe que l’on reste dans le vague si l’on peut être élu par défaut. Sarkozy l’a compris, lui qui propose dans tout les domaines, prône la rupture et appelle à la construction d’un nouveau modèle de société. Le printemps livrera son vainqueur.

En attendant ce second tour . . . de 2007 auquel il pense tant, François Hollande reste impartial. Il aurait pu choisir d’abandonner son poste lorsque la candidature de sa compagne a commencé à s’installer et se borner à devenir un simple militant, libre de ses choix. Le congrès aurait alors pu désigner un nouveau premier secrétaire. Celui-ci aurait aussi été le ou la candidat(e), peut-être Ségolène Royal, ou un personnage dépourvu d’ambition présidentielle qui aurait géré le processus de désignation du candidat sans prêter le flanc à des critiques toujours malveillantes. Il ne l’a pas fait. Il aurait pu s’interdire de commenter la situation, ce qui est le cas de la plupart des arbitres. Il a préféré définir les bornes du débat en disant qui s’est ou ne s’est pas « installé ». Une impartialité « claire ».